La place publique Interview avec Natacha Samuel

Vous êtes la réalisatrice du documentaire »La Place Publique«, sur le mouvement contestataire »Nuit debout«. Depuis le printemps 2016 il a eu beaucoup de manifestants qui sont descendus dans la rue et qui se sont rassemblés sur de grandes places publiques un peu partout en France pour protester contre la réforme du code du travail qui était alors prévue par le projet de loi El Khomri. D’un côté, vous avez suivi le mouvement comme réalisatrice, mais de l’autre vous avez aussi fait partie du mouvement comme militante. Qu’est-ce que vous avez appris sur les mouvements sociaux à partir de ce double rôle?

Natacha Samuel: C’est compliqué pour moi de répondre à cette question car je ne sépare pas mon travail de réalisatrice et mon engagement, c’est le même geste. Ma position de filmeuse m’a permis d’être extrêmement à l’écoute de ce qui s’est formulé sur la place publique lors des assemblées populaires, puisque j’ai filmé toutes les prises de parole des Nuits debout marseillaises pendant ces quelques mois. J’ai ainsi été en mesure de voir s’en dégager une cohérence et des lignes de force, de voir quelle histoire se racontait, quel horizon se traçait.

Je ne connaissais pas les gens que j’ai commencé à filmer. Ma position était au départ d’adhésion bien sûr, mais extérieure – de témoin disons. Mais avec le temps et les rencontres les liens se sont tissés, et d’extérieure ma position est devenue partie prenante. J’ai pu ainsi proposer des directions de travail aux militants, à partir de ce que j’observais dans mes rushs  et depuis ma position. Il y avait un mouvement d’aller-retour. Les militants de leur côté se sont mis à entrer en relation avec la caméra, à la prendre pour relais et support de ce qu’ils avaient à dire.

 

© Natacha Samuel

 

Quelles étaient les motivations qui vous ont entraîné à rejoindre le mouvement et comment l’idée de filmer le mouvement est-elle née?

J’ai commencé à suivre le mouvement de manière très spontanée. L’année 2015 avait été très éprouvante en France, avec les attentats de janvier et novembre, et les élections régionales qui avaient placé le FN en tête dans plusieurs régions. Lorsque, le 31 mars suite aux premières manifestations à paris contre la loi travail, les gens proclament « à partir du 32 mars on ne rentre plus chez nous », ça sonne comme un soulagement, une échappée, une réouverture du possible.
L’occupation des places partout en France provient d’abord d’un besoin presque physique de repousser la peur et les divisions qu’elle génère, et de redonner du sens, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Il s’est d’emblée agi d’un mouvement social de nature nouvelle, par delà la lutte contre la loi travail – goutte d’eau dans un vase déjà trop plein.  Le mot d’ordre a tout de suite été  « contre la loi travail et son monde ». Les revendications étaient vastes, politiques, existentielles, philosophiques. Les gens se sont réunis pendant 4 mois sur les places pour penser et élaborer ensemble, mettre au jour et analyser ce qu’était ce « monde de la loi travail », à partir d’une pensée de la démocratie représentative, du fonctionnement oligarchique, de l’Europe, du néocolonialisme prédateur, de la guerre permanente etc.[1] Il ne s’est pas simplement agi de protestation, mais de levée et de mise en réseau des intelligences à travers tout le pays. Les gens s’apercevaient qu’ils n’étaient pas seuls avec leurs quelques copains à penser et élaborer une critique, mais qu’à travers tout le territoire beaucoup pensaient et rêvaient comme eux. Qu’une réappropriation de la politique, c’est à dire du réel, des existences, était possible.
C’est ce qui m’a fait rejoindre le mouvement très instinctivement. Et tout naturellement je suis descendue dans la rue avec les outils qui sont les miens: caméra et son. Je ne savais même pas au départ que je faisais un film, je diffusais immédiatement des extraits de ce que je filmais sur internet sous forme de tracts, de trace. Mais j’ai vu se dessiner au fil du temps un sens commun, une unité, et donc un film.

 

© Natacha Samuel

 

Est-ce que vous pouvez rester neutre par rapport à Nuit debout dans votre documentaire en raison de ce double rôle? Est-ce qu’il ne pourrait pas être considéré comme de la propagande ou du lobbyisme?

Je ne cherche pas à être neutre. Je ne crois pas à la neutralité en général, pas plus qu’en l’objectivité (voire en la vérité). Et les termes de votre question sont très étrangement posés, cette opposition neutralité / lobbyisme – propagande. Il faut beaucoup d’énergie pour faire un film, comme pour écrire un livre, il faut être porté par du désir, de la conviction, de l’urgence à dire, à transmettre, à faire trace. J’ai filmé plus de soixante heures de prises de parole, et fait un film d’une heure et quart. Il y a donc une forte intervention, un acte subjectif, un geste. D’autant que j’ai fait ce film (c’est la première fois que je travaille ainsi) seule au tournage et au montage, sans subvention ni partenaire.

En tournant j’ai vu peu à peu se dessiner un grand discours collectif, fait de prises de parole hétérogènes mais cohérentes, dessinant un horizon commun précis : l’horizon socialiste-communal, pour le dire vite. Je me suis appuyée sur la pensée deleuzienne du cinéma politique, qui invite à « fabuler le peuple qui manque », à partir de sa langue minoritaire et anarchique. Des singularités non encore organisées comme peuple se retrouvent engagées dans un processus de création collective : c’est de ça que j’ai voulu rendre compte, de ce devenir possible. Mon geste n’est pas de propagande, en revanche il est d’engagement.

D’après vous, quelle importance ont les mouvements sociaux à l’heure actuelle? Est-ce qu’ils ont une chance de gagner le combat contre l’extrême-droite?

Ils sont les seuls à pouvoir mener la lutte contre la fascisation, en appelant au surgissement d’un inédit, d’une configuration politique neuve, où chacun soit impliqué. On sait bien que les politiques de casse des droits sociaux vont faire pousser le risque de l’extrême droite. Le vote d’extrême droite me semble relever beaucoup d’un besoin de mue, de mutation. Tout plutôt que de continuer dans ces existences relevant du non sens, de l’impossibilité de se positionner comme sujet. Besoin urgent de réappropriation du sens de sa propre existence, d’un rapport à l’agir et à l’être. On peut tout envoyer en l’air et en catastrophe en votant extrême droite. Ou alors, comme 70 % des gens qui étaient contre la loi travail au printemps 2016, descendre dans la rue. Sublimer sa colère et sa violence dans la création collective, en luttant pour un enjeu d’émancipation.

Est-ce que Nuit debout a d’une certaine manière contribué au renforcement de la démocratie en France?

Nuit debout a initié une reprise en main de l’action et de la pensée politique par chacun. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Tant que les lignes de la vieille république monarchique française n’auront pas bougé, les gens continueront à lutter pour l’invention d’une nouvelle forme de démocratie. C’est ce qu’on a vu à l’œuvre tout au long de la campagne pour les présidentielles et pour les législatives, d’ailleurs.

Personnellement ce printemps 2016 m’a transformée, comme je pense il a transformé tous ceux qui y ont participé, militants aguerris ou néo militants. Chacun a pris conscience de sa responsabilité individuelle à l’égard du collectif, dans une mise en crise profonde de la démocratie représentative et de la passivité à laquelle elle assigne.

 

© Natacha Samuel

 

Quel rôle jouent les médias par rapport à Nuit debout et à d’autres mouvements? Comment ces mouvements peuvent-ils utiliser les médias à leur profit?
Je ne sais pas. Je me pose peu la question des médias. Je vis sans télévision. Quant à la presse de gauche elle a été prise entre des injonctions contradictoires, des grands écarts – rendre compte et s’offusquer de la casse des vitrines de banques et panneaux publicitaires, et dans le même temps rendre compte et s’offusquer de la violence de la répression, par exemple. Ou soutenir le mouvement, mais chercher dès le début des signes de son déclin, de sa fin prochaine.

Ce sont surtout les réseaux sociaux qui sont utilisés à profit, parce qu’ils épousent la forme même des liens militants qui se tissent et peuvent faire force. Ils contribuent à l’invention d’une position et d’un langage communs, ils ouvrent l’espace à l’élaboration collective, à la confrontation et au débat, ils accélèrent la possibilité des mobilisations et la circulation des mots d’ordre.

Le sommet du G7, qui a eu lieu en mai dernier en Italie, a été placé sous le thème „Jeter les bases d’une confiance renouvelée“. Quel succès peut avoir une telle tentative des représentants politiques de regagner la confiance des gens?

Ça ne peut pas venir de là. Il n’y a aucun moyen que la confiance se recrée d’en haut à peu de frais. C’est en eux-mêmes que les gens ont besoin de regagner confiance, en arrachant la possibilité de faire voix et force, en transformant de l’intérieur les institutions pour qu’elles leur appartiennent. Je ne crois pas que le G7 puisse jamais gagner la confiance des peuples aujourd’hui, surtout pas à partir d’un quelconque « sommet ».

Les institutions traditionnelles, l’État, les politiciens mais aussi les médias ont été remis en question pendant la durée des mobilisations en France. Est-ce que vous éprouvez une crise de confiance entre la société civile et les institutions en place dans le pays?

Oui bien sûr. Un divorce même. Qui demande une refondation profonde, une mutation. Il n’y a plus aucune foi dans la démocratie représentative.

D’où viennent la méfiance et la perte de crédibilité en ce qui concerne les institutions traditionnelles?

De la disjonction entre les mots et le réel, notamment mis en œuvre par la social-démocratie à la française, et vécue comme trahison et perte de sens. En France le leurre de l’universalisme abstrait sur le mode « liberté, égalité, fraternité », « droits de l’homme » etc. s’est effondré au fil de plusieurs gouvernements socialistes depuis Mitterrand ayant mis en œuvre une politique sociale / économique / internationale de droite. Il n’y a pas eu de gauche de gouvernement capable de défendre une vision du monde juste et belle.

On vit là l’aboutissement du tournant libéral pris dès 83 par Mitterrand et son second gouvernement, répondant à l’injonction thatchérienne du « there is no alternative ». Les gens ont compris que s’ils veulent une alternative, il leur faudra l’arracher. Et face à un Macron qui proclame aujourd’hui la fin de l’histoire et la ringardisation de la lutte des classes tout en mettant en place un gouvernement publicitaire plein de bons sentiments, le combat est plus que jamais d’actualité.

Et c’est bien la joie de la période : il y a comme un effet de réel, une levée de la lucidité. Les leurres de la social démocratie tombent comme des peaux mortes, le confort moral ne tient plus, le propagande publicitaire se craquelle. Les gens savent que s’ils ne veulent pas laisser leur pays sombrer à terme dans le fascisme, il leur faut agir, travailler tout de suite. Ils ne sont plus dupes.

Le combat mené par les racisés pour déconstruire et mettre au jour le néo colonialisme qui imprègne toute la société tend un miroir à la France et fait beaucoup aussi pour l’élargissement des consciences, l’assomption du réel, même s’il n’est pas beau à voir.

 

© Natacha Samuel

 

Nuit debout a été déclenché par le projet de loi El Khomri, qui prévoyait un assouplissement des protections contre les licenciements, entre autres de ceux dits »économiques«, et aussi l’allongement de la durée du travail. Malgré la grande résistance de la population, la loi a été adoptée. Le président Emmanuel Macron a annoncé vouloir aller encore plus loin dans la réforme du Code du Travail. Pensez-vous que cela pourrait susciter de nouvelles protestations? Est-ce que le climat politique en France, déjà assez tendu, pourrait avec cela devenir encore plus critique?  


Oui bien sûr cela va susciter un renouveau du mouvement social. Syndicats et associations ont déjà lancé un appel à un front social. Les premières grosses mobilisations sont prévues pour les 8 et le 19 juin, au lendemain du deuxième tour des législatives, contre la casse du droit du travail et les réformes que le gouvernement veut faire passer par ordonnances pendant l’été. C’est une mobilisation de vigilance, qui anticipe les réformes à venir. Manière de signaler « on est là, on t’attend au tournant ». Les travailleurs et les jeunes se tiennent prêts à descendre dans la rue. On peut craindre en revanche la répression qui promet d’être très forte, Macron a annoncé qu’il allait de nouveau prolonger l’état d’urgence, et les pouvoirs conférés à la police ne cessent d’être accrus. Les affrontements pourraient être très durs. Beaucoup de gens aujourd’hui ont l’impression de n’avoir plus rien à perdre. La jeunesse est très en colère, elle est prête à mettre en jeu son intégrité physique. L’élection de Macron est une gifle pour beaucoup de gens, c’est un personnage haï dans le monde du travail et auprès de la jeunesse, lorsque les législatives seront passées et le nouveau visage de la France institutionnel dessiné, il se peut que les mobilisations aient l’intensité de la rage et du désespoir.

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